Pour une collaboration bienveillante de création ( Mélanie Perrier & Nathalie Schulmann)

Etude critique sur le processus de création de Mélanie Perrier à travers sa collaboration spécifique avec Nathalie Schulmann et l'apport de l'AFCMD

Ce qui ne se nomme pas  

On observe au fil des années l’impossibilité de nommer à sa juste valeur le rôle de Nathalie dans le générique des pièces chorégraphiques élaborées ensemble.La spécificité de son rôle réside dans sa double implication vis-à-vis du chorégraphe et des danseur.ses, ce qui, dans la typologie des intervenant.es d’une équipe artistique, est assez rare.Les terminologies adoptées varient entre les qualités « assistante », « consultante »,« caregiver » ou les missions « soin aux danseurs/ses ». Nous savons toutes les deux quels termes nous n’avons jamais employés : « répétitrice »ou « préparatrice », sont clairement hors du champ d’intervention de Nathalie, précisément parce qu’elle s’insère dans l’écologie de la création en amont, au milieu, et peu après la création.

Patricia Signoret parle d’« un tiers insolite »[1], pour mettre en valeur la notion de triangulation entre danseur-chorégraphe - AFCMD pour parler de son rôle.Son rôle n’est donc pas d’accompagner le corps des danseurs, mais bien plus d’évaluer et d’enrichir leurs savoir-faire.

Les outils de diagnostic de l’AFCMD servent alors à élaborer de nouveaux ateliers pratiques en lien aux besoins identifiés.De plus, la relative difficulté à nommer ce rôle dans la compagnie est renforcée par la permanence de sa place lors des temps de créations et la durée de sa présence. Si bien que cette association pérenne entre la chorégraphe et l’analyste du mouvement délimite déjà une idée du processus chorégraphique de la compagnie, une méthodologie de travail et une conception du corps de l’interprète.

Ce qui se dit

Cette permanence de la relation chorégraphe /analyste signe un processus chorégraphique qui s’énonce.

D’emblée,le fait que ce binôme soit présent à toutes les journées de résidence de création annonce la manière dont les deux paroles et regards vont se tisser.

Cette conjugaison des rôles a ainsi permis d’élaborer au fil des années une véritable méthodologie de travail avec les danseu.ses.

Le programme du jour de la chorégraphe s’adapte également aux états corporels et psychiques des danseurs/ses. Cette adaptation fait partie intégrante du système de travail, plaçant la sollicitude à l’égard des interprètes au cœur du procédé, tant en ce qui concerne leur corps que leur personne même.

Les indicateurs de justesse et d’attention ne sont pas dans une rigueur partitionnelle mais dans une exigence sur l’intention du mouvement. La forme est au service de l’intention. Les danseurs/ses participent à nos réflexions et nos échanges, ce qui leur permet de choisir des outils, des éléments, des matériaux. Le champ d’échange est participatif, la chorégraphe reste ouverte et ose dévoiler son incertitude. Il se partage en équipe, tout en gardant un équilibre pour maintenir un cap et la légitimité des postures de chacun.e.

La présence de Nathalie influence les danseur.ses, en introduisant une implication permanente et une exigence immédiate pour eux/elles. Son autorité reconnue vis-à-vis des danseuses permet de ne pas « tricher ».  La latitude de détournement possible par les interprètes est moindre grâce à sa présence et à ses capacités de lecture des corps et des individus.

 

Ce qui se fait

En période de création, l’implication de Nathalie dans les journées de travail serépartit entre des moments ritualisés spécifiques sur chaque matinée et une présence permanente sur toute la journée avec des interventions intermittentes en soutien et en écho aux interventions de la chorégraphe. Ce maillage et cette répartition n’engagent aucun enjeu de pouvoir et se décline avec une grande souplesse.

L’économie de marché a depuis bon nombre d’années altéré le cadre de travail des équipes artistiques. Aujourd’hui, choisir de réserver et de prendre en charge un temps conséquent d’accompagnement et d’écoute des besoins de chaque interprète, par une analyste du mouvement, relève d’une réelle résistance et  d’une portée politique.  Cette dimension humaniste de la création ouvre sur une alternative de collaboration et de travail qui cherche à s’extraire des codes de productions capitalistes.

Sanctuariser un temps systématique le matin, de travail commun avec l’ensemble de l’équipe (interprètes, musicien.nes, techniciens) souligne l’état d’esprit,l’importance et la valeur d’un accompagnement holistique d’une équipe.

Si cette organisation englobe la vision politique de la compagnie, elle se retrouve également dans la méthodologie rigoureuse et exigeante lors de la création.Si l’on pose comme hypothèse qu’il existe de meilleurs chemins et choix corporels que d’autres, cela implique un maillage d’observations et de lectures du mouvement qui permet d’orienter les choix.

Ce sont ces chemins que nous fouillons ensemble avec les interprètes pour porter l’écriture chorégraphique. Ils impliquent par exemple :

-      d’analyser l’étayage gravitaire et les coordinations qui en découlent ainsi que les    

       récurrences dans le corps de chacun.e,

-      de déconstruire le geste pour l’augmenter (dans sa compréhension AFCMD)

-      de changer les points fixes et les points mobiles dans le corps.

 

En ritualisant ces moments spécifiques lors des matinées, on accède ainsi non pas à une meilleure préparation mais bien à un accompagnement à la progressivité dans l’évolution du danseur.se.  L’optique récurrente et significative proposée par Nathalie s’appuie au fil des jours sur l’utilisation du prisme de la spirale, synthèse qui relie pour elle, l’expertise des coordinations de l’enfant au regard de celles de l’interprète.

La spirale amenée par l’AFCMD amène de la profondeur dans les corps des danseurs.se set augmente l’appui interne du geste. Elle implique une attention accrue au pré-mouvement et à la préparation du mouvement. Elle conduit à une recherche à l’optimisation de l’espace entre le geste et l’espace plus que l’optimisation du geste en tant que tel.

Grâce à la lecture de l’étayage gravitaire et de ses influences réciproques sur le mouvement, il apparait pertinent de mettre en perspective certaines théories du développement de l’enfant dans ses dimensions physiques et psychiques avec les implicites de la danse.

En effet, la sphère (ou zone) de développement proximal,  ou l’autre plus compétent(MKO), concepts développés par Vygotsky, inspirent par leur complexité et leur degré d’inachèvement. Ignoré, voir censuré pendant des décennies, ses écrits commencent à être diffusés et légitimement salués. Autant de voies de réflexion transposables à la création chorégraphique et à l’apprentissage de la danse qui apportent un éclairage de qualité.

La rencontre de Nathalie avec les pédagogues de l’institut Pikler Locsy, leur exigence, voire leur intransigeance sur l’analyse et l’observation de développement de l’enfant, ont  permis de renforcer de façon extraordinaire ses facultés d’observation et d’analyse. Valoriser le « plus petit détail qui change tout », se méfier de l’interprétation« sauvage », prendre de la distance et augmenter son aptitude à la patience, constituent aujourd’hui le socle de ses interventions.

La démarche humaniste et fantaisiste de Winnicott lui a également ouvert l’esprit vers les stratégies parfois opaques des danseurs.ses et de leurs particularismes. Toutes ses influences sont encore et toujours des ancrages indéfectibles de sa pensée. Tel un langage intérieur,elles alimentent sa démarche et sa pratique.

Trente ans d’expériences et de tissage entre des lectures, des rencontres, des champs d’exploration et d’expérimentations variées lui permettent aujourd’hui de « tout oublier » et de se laisser guider par une intuition retrouvée. Une forme de spontanéité qui donne à ses interventions un caractère ludique, voir excentrique qui peut déteindre avec la bonne définition d’un « analyste ».  

Le 2e temps d’intervention de Nathalie dans la journée, revient à avoir l’intuition de l’intention du mouvement de la chorégraphe, et mettre en jeu les outils de l’AFCMD pour le trouver dans le corps. Nathalie a cette capacité de repérer ce qui n’est pas compréhensible les danseurs.ses et de redonner de nouvelles manières de le dire.

Elle adapte les apports pour chacun.e des interprètes pour nourrir leur sens du geste.  Cela permet d’atteindre la finesse de la sensation corporelle dugeste plus que la forme du geste en tant que tel. En sortant ainsi de l’injonction autoritaire unique du chorégraphe, le binôme aménage une parole multiple qui amène le danseur.se a plus de compréhension et d’autonomie.

Cette attention particulière du degré de compréhension met en lumière une certaine idée du danseur.se et du corps de l’interprète. En effet, choisir d’ajuster les modes de langages et les outils aux besoins des danseurs, à leurs capacités défend l’idée d’un danseur comme « sujet dansant » et non plus « machine à produire du mouvement ». Elle valorise ainsi « la nécessité intérieure » du danseur.se sur ses habiletés techniques.

 

Ce qui se produit

Notre système de collaboration vient ainsi irriguer et produire des effets chez chacun.e dans son travail.

Chez les danseurs, la différence entre subtil et visible va ainsi venir segmenter toutes les étapes du travail. En effet, souvent le niveau de subtilité dans l’interprétation, ou dans la qualité du mouvement est tel qu’il n’est pas forcément visible pour le spectateur. L’AFCMD permet de trouver un compromis pour garder la subtilité et maintenir la visibilité du mouvement. L’usage de l’AFCMD ouvre la possibilité de déplacer, détourner les schémas des danseurs, pour rouvrir des savoirs-faire et élargir le nuancier des émotions afin qu’il soit de plus en plus fin.

Chez l’analyste, la prise de conscience et la bienveillance priment sur l’application d’une méthodologie d’analyse. La qualité spécifique de l’implication de l’analyste dans ces moments est une observation participante (ce qui se joue, ce qui est, ce qui se passe).

Chez la chorégraphe, le résultat à atteindre consiste à remonter le long de la sensation du geste sans connaître le chemin pour y arriver. La« justesse » est désormais celle d’un « advenir ». Le fait de privilégier une mémoire sensorielle plus qu’une mémoire partitionnelle pour les danseurs.ses permet une plus grande place à la collaboration plaçant les entrées possibles des interventions de Nathalie, ailleurs que dans un registre de précision ou de correction.

La précision s’inscrit ici dans l’attention à la mélodie du mouvement, au niveau des réactions des danseurs.ses,et moins dans la justesse d’un mouvement, techniquement parlant. Les danseurs.ses sont placé.es en responsabilité d’incorporer des éléments de relations qui font la trame de la pièce.

Pour l’analyste, le travail pratique de l’AFCMD doit être étayé par une réflexion théorique consistante et non dogmatique. Il existe une réflexivité dynamique entre la pédagogie et ses interventions lors des créations chorégraphiques, les unes se nourrissant des autres. Il n’existe donc pas de rupture, ni d’opposition entre ces deux voies de la danse. Il est indispensable de les entrecroiser pour augmenter leur efficacité. C’est une mutualité heureuse qui se fonde sur le développement moteur de l’enfant en vis-à-vis de l’expertise du geste dansé.

Pour la chorégraphe, la collaboration avec une analyste permet de composer un processus de création en alerte, évitant de s’installer dans des routines, en aidant sur la précision des intentions tout en délestant des préoccupations techniques qui seront vues et résolues par l’analyste.

Les besoins, l’écoute, la reconnaissance de chacun.e sont les valeurs fondamentales du contexte de création, où la complicité et la confiance cimentent les fondations esthétiques de l’œuvre.

 

MOTSCLEFS :

mutualité, collaboration, bienveillance,écoute, relation, afcmd

When a choreographer decides to associate a specialist with hercreations, it becomes a long relationship based on "mutuality" morethan on the exchange of skills. In this context, Fragility is Strength couldthus summarize the content of what is played out between the analyst, thechoreographer and the dancers. Awareness and benevolence take precedence overthe application of an analytical methodology.

 

Keywords : collaboration, empathy, Relationship,afcmd

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]Patricia Signoret, Un tiers insolite, master arts,spécialité musique et mention danse, Université Paris 8, 2008

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